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Les deux enfants regardèrent les cavaliers disparaître entre les maisons, après s’être brièvement arrêtés chez Belliaud, le forgeron.

Ils étaient plus qu’intrigués, ce n’était pas tous les jours qu’ils avaient de la visite au village ! Mais il serait toujours temps de se renseigner plus tard sur ces voyageurs, pour l’instant ils avaient à faire.

Bien qu’emmitouflés dans des chaperons de laine épaisse, la fraîcheur de la nuit qui tombait commençait à se faire sentir. Thomel, âgé de onze ans, brun et plutôt grand pour son âge, tenait un arc et une flèche encochée, décidé à profiter des derniers instants de luminosité. Le vent froid faisait onduler sa chevelure mi-longue tandis que Garin, de trois ans plus jeune, était aux aguets à ces côtés.

Bien que les deux garçons ne partageaient nul lien de parenté, on aurait cru une réplique miniature de son aîné, lui empruntant jusqu’à son air concentré. Leurs errances à travers les vergers, champs et pâturages du village, les avaient amené tout près de la lisière de la forêt. Seul un corbeau pendait à la ceinture de Garin, maigre contrepartie en considérant les trois flèches perdues au cours de l’après-midi... D’autant que Thomel savait que ses parents ne se donneraient pas la peine de cuisiner cette chair ingrate.

Bien sûr, personne ne comptait sur lui pour ramener le souper, les greniers et silos à grains étaient encore bien pleins et le bétail abondant. C’était un jour de relâche et il aurait tout aussi bien pu passer l’après-midi à jouer aux billes, comme sa mère le lui avait suggéré.

Mais le garçon savait que s’il parvenait à ramener un gibier digne de ce nom, tout le monde devrait reconnaître qu’il avait du talent. Il était certain que les villageois le regarderaient enfin autrement, et même son père devrait s’avouer impressionné !

Il l’imaginait déjà, lui mettant une tape à la fois affectueuse et empreinte de fierté dans le dos — et non rageuse et avinée sur le visage, comme il en avait plutôt l’habitude…

Il eut un sourire de plaisir anticipé à cette perspective.

     –Viens, commanda-t-il à Garin qui le suivait comme son ombre où qu’il aille.

L’enfant marqua une hésitation en le voyant se diriger en direction de la lisière.

     –On n’a pas le droit d’aller dans la forêt, protesta-t-il.

En effet, il marquait un point.

Mais Thomel se souvenait avoir entendu quelqu’un dire que l’avenir souriait aux audacieux.

     –C’est bon, tempéra-t-il avec une pointe d’irritation, on va rester en bordure ! Y’a rien à craindre, on ne se perdra pas. Promis !

Garin secoua la tête.

     –Il va bientôt faire nuit... tu veux pas plutôt essayer d’aller tirer les lapins du verger d’Imeth ?

Thomel claqua de la langue avec agacement.

     –Ils nous voient de trop loin, je n’arrive pas à m’approcher assez... » L’enfant était contrarié de ce constat, qui revenait à dire qu’il n’était pas assez bon tireur. « On restera pas longtemps, insista-t-il, t’imagines si on fait un faisan ? »

La respiration de Garin, ponctuée par les nuages de buée, s’était faite plus rapide. Il glissa un regard vers le village, mais finit par opiner du chef.

     –D’accord mais si on se fait disputer ce sera de ta faute !

Thomel ne se donna pas la peine de répondre et pénétra dans le sous-bois, la flèche prête et l’œil alerte. La démarcation entre les terres défrichées et la forêt était nette, et ils se trouvèrent immédiatement entourés d’arbres si imposants que huit enfants comme eux n’auraient suffi à faire le tour d’un tronc. Le vent tomba aussitôt, et -peut-être à cause de l’absence de son sifflement- une chape de silence semblait s’être brusquement appesantie sur eux, comme s’ils avaient mis le pied dans un tout autre univers.

     –Fais attention où tu marches, commenta le jeune homme, chuchotant sans même s’en apercevoir.

Le sol était jonché de ronces et de branches mortes au cours de l’hiver, au milieu desquelles s’épanouissaient de nouvelles pousses d’un vert vif. La luminosité décroissante ne rendait pas la progression plus simple, d’autant qu’ils guettaient l’apparition d’une proie.

Les jeunes du village n’étaient pas censés entrer seuls dans la forêt.

Le monde avait beaucoup changé après avoir frôlé la destruction, bien longtemps auparavant, et le temps où l’homme pouvait l’arpenter sans crainte était révolu.

Mais face à la volonté de reconnaissance du jeune Thomel, tout ceci n’était qu’un détail. L’excitation faisait battre la chamade à son cœur, son souffle s’était fait court et il s’aperçut que ses mains tremblaient. Non… son corps entier était parcouru de frissons ! Était-ce l’adrénaline du chasseur qui circulait dans ses veines ? Ou l’angoisse de braver un interdit ? Il n’aurait su dire, mais il n’allait pas abandonner pour si peu — pas tout de suite.

Il poursuivit sa progression entre tronc et vieilles souches, concentré. Taillis, crevasses, racines... Tant de cachettes pour un chevreuil ou un lièvre !

De la sueur vint brouiller son regard. Cette sensation désagréable le tira un peu de l’état second dans lequel il avait plongé. Cette boule dans sa gorge, son corps parcouru de tremblements si forts que sa flèche manquait de lui échapper... s’il était le prédateur, pourquoi éprouvait-il une sorte d’anxiété oppressante ?

Derrière lui, Garin faisait craquer de nombreuses branches en le suivant. Pas étonnant que le gibier tant convoité ne se soit pas encore manifesté, à ce rythme la forêt entière allait s’enfuir devant eux !

Agacé, couvert de sueur, Thomel se retourna pour signifier au garçon de faire moins de bruit.

Il ne découvrit que des arbres.

Personne ne le suivait.

Une immense ombre tomba brusquement sur les bois, comme si quelque chose avait avalé le soleil. À travers les branches au-dessus de sa tête, il apercevait à présent un ciel chargé d’étoiles, seule source de lumière au milieu des formes étranges que la forêt révélait dans l’obscurité. La température avait également chuté de plusieurs degrés.

La panique et l’incompréhension lui saisirent le cœur et la gorge.

Par les Archanges ! Depuis quand faisait-il... nuit ?

Thomel regarda le décor qui l’entourait, écarquillant les yeux dans les ténèbres. Il ne reconnaissait rien, il ne se souvenait même pas être passé entre les bosquets qu’il distinguait vaguement derrière lui.

Comment avait-il pu marcher jusque-là ? Quand avait-il perdu Garin ? Il aurait juré avoir encore entendu ses pas une seconde avant de se retourner !

Il voulut l'appeler, mais il ne parvint pas à émettre le moindre son, épris d’une terrible angoisse. Il ne voyait plus qu’à quelques mètres dans la pénombre, mais il entendait.

Des choses bruissaient tout autour de lui, sans que le murmure du vent dans les ramures ne lui permette de les distinguer clairement.

Il plaqua son dos contre un chêne à l’écorce rugueuse, une peur incontrôlable lui oppressant la poitrine.

Il allait se passer quelque chose. Il le sentait. Quelque chose approchait.

Petite créature avalée par l’organisme végétal, les jambes de l'enfant se dérobèrent et il glissa au pied de l’arbre. Il ferma les yeux et enfouit son visage dans ses mains tremblantes. Il était incapable d’affronter cette réalité plus longtemps.

Incapable de faire face à ce qu'il sentait approcher inexorablement dans les ténèbres.

Un extrait ?